Conversations avec des artistes et des artisans sur les matières, les gestes, les lieux et les parcours qui façonnent leur pratique.
Rainer Schlüter
REGARD SUR

Rainer Schlüter

Tailleur de pierre, Dieulefit, Drôme

Parcours

En novembre 2025, Rainer Schlüter me propose de passer à sa résidence de Dieulefit pour échanger autour de son expérience dans l’économie sociale et solidaire et de projets de développement territorial.

Il m’indique un lieu atypique, au fond d’une ruelle bordée de petites entreprises locales. Il m’accueille au portail et m’annonce presque en passant : « Ah oui, c’est aussi mon atelier. Je suis tailleur de pierre. »

Je venais rencontrer le créateur de projets, je découvre le sculpteur.

Rainer a une double formation : ingénieur en gestion à l’Université Libre de Bruxelles, puis sculpteur sur pierre à l’Académie des Beaux-Arts de Braine-l’Alleud, en Belgique. Deux parcours qui pourraient sembler éloignés et qui racontent pourtant la même envie : transformer.

Rainer Schlüter partage aujourd’hui sa vie entre Bruxelles et Dieulefit. Et depuis cette première rencontre, nos échanges ont progressivement quitté les projets économiques pour aller vers la pierre.

Atelier de Rainer Schlüter, Dieulefit, Drôme

Atelier de Rainer Schlüter, Dieulefit, Drôme

LA MATIÈRE

À Dieulefit, Rainer a installé son atelier dans une ancienne usine textile. Il voulait un lieu d’activité au milieu d’autres lieux d’activité : un atelier entouré d’autres ateliers. Dès l’entrée, les pierres sont là. Des blocs, des morceaux, des formes amoncelées en apparence sans ordre.

Rainer part de la matière. Il choisit ses blocs directement dans les carrières, leurs imperfections, leurs traces. Certaines pierres seront taillées tout en conservant leur caractère brut ; d’autres seront sculptées, striées, polies jusqu’à devenir presque lisses.

Pierres sélectionnées dans la carrière de Mazy, en Belgique

Pierres sélectionnées dans la carrière de Mazy, en Belgique

Le noir domine. Le marbre vient notamment de Belgique, mais aussi de Carrare.

D’autres pierres apparaissent, plus inattendues, comme ce marbre polychrome dont l’oxydation laisse apparaître des traces ocre.

Dans sa démarche de création, Rainer me dit partir rarement d’une commande ou d’un désir de vendre.

Une impression forte lors d’une exposition, un texte, une figure, une préoccupation déclenchent le travail. Puis vient la matière. Et avec elle, une forme.

Installation 7 stèles de mémoire - ART Square, Bruxelles, août 2026

Installation 7 stèles de mémoire – ART Square, Bruxelles, août 2026

SEPT STÈLES POUR SEPT LIMITES

Mon regard s’arrête sur son travail le plus récent. Sept stèles de près de deux mètres de haut. Sept formes fines et verticales en pierre bleue de Belgique, sur des socles d’acier corten.

Elles évoquent les sept limites planétaires aujourd’hui dépassées.

Pourquoi ce thème ?

Rainer revient à la matière elle-même : la pierre appartient à la Nature. L’être humain la transforme, comme il transforme son environnement – parfois pour construire, cultiver, irriguer ; parfois jusqu’à épuiser, détruire ou déséquilibrer. Sur chacune des sept stèles, il intervient alors différemment. Il strie, entaille, marque la pierre.

La trace humaine devient visible dans la matière.

Stèle gravée, Rainer Schlüter

Et c’est peut-être là que ces œuvres prennent pour moi toute leur force. Les rapports s’accumulent, les chiffres évoluent, les débats passent. La pierre, elle, demeure.

Rainer Schlüter dans son atelier
MON REGARD

Je suis particulièrement sensible à ce que portent ces sept stèles. Les bouleversements écologiques et le dépassement des limites planétaires traversent aujourd’hui le travail de nombreux artistes. Chez Rainer Schlüter, ce thème rencontre la pierre et le temps profond qu’elle contient.

Dans les paysages de la Drôme, cette histoire affleure partout. Au Serre de l’Âne, près de Pommerol, les strates inclinées rendent visibles plusieurs millions d’années de transformations et de cycles climatiques. À Saoû, le synclinal perché porte la trace des plissements, des pressions et de l’érosion qui ont façonné la Terre. Les lignes parcourant les stèles de Rainer me semblent appartenir à cette même écriture minérale.

Mais un renversement s’opère : aux mouvements lents de la géologie répond l’accélération des déséquilibres provoqués par les activités humaines. La pierre, qui mesure le temps en millions d’années, devient le témoin de seuils franchis en quelques décennies.

Dressées dans leur verticalité, les sept stèles nous placent devant cette réalité. Puisse une huitième ne pas avoir, de longtemps, à les rejoindre. Après leur présentation à ART Square, à Bruxelles, elles méritent désormais de rencontrer un lieu capable d’accueillir leur force et de les mettre pleinement en dialogue avec le public.

Matière : Marbre noir et pierre bleue de Belgique, marbre blanc de Carrare et marbre polychrome des Pyrénées

Technique : Taille directe, striage et travail de la pierre, du brut au poli

À découvrir : ART Square, Bruxelles jusqu’au 30 août 2027

SÉLECTION
Traces du temps, cubo, 2026 - Rainer Schlüter

Traces du temps – Cubo, 2026
Marbre noir de Mazy (Belgique)
25 × 25 × 10 cm

Stèle aux Rouvières - Rainer Schlüter

Stèle-Kintsugi, 2025
Marbre noir de Mazy (Belgique), socle en acier oxydé
151 × 25 × 4 cm

Traces du temps, tryptique mural, 2025 - Rainer Schlüter

Trio mural – Traces du temps, 2025
Marbre noir de Mazy (Belgique)
30 × 30 × 5 cm

CONTACT

Artiste : Rainer Schlüter – 26220 Dieulefit . Bruxelles – rainer.0711@gmail.com

Contact : Sophie Grenier, Independent Curatorial Practice – Drôme · Venise – sg@soffita.com