Conversations avec des artistes et des artisans sur les matières, les gestes, les lieux et les parcours qui façonnent leur pratique.
Claudi Casanovas
REGARD SUR

Claudi Casanovas

ORACLE, une matière à déchiffrer

Roche, organisme ou objet rituel ?

Au Don du Fel, mon regard s’est arrêté sur cette petite œuvre de Claudi Casanovas, issue de la série Oracle, réalisée en 2020.

Sa forme conserve la mémoire du pot, l’un des gestes les plus anciens de la céramique. Mais sa surface nous emmène ailleurs : vers une roche volcanique, un fragment lunaire, un organisme observé au microscope. Les structures ocellées se répètent comme autant de cellules ou de petits yeux inscrits dans la matière. À cette échelle réduite, tout un paysage semble se déployer.

J’ai choisi cette pièce pour sa présence dense et mystérieuse. Puis, par l’intermédiaire du Don du Fel, j’ai pu partager mes observations avec l’artiste. Sa réponse a ouvert une autre lecture : celle d’une matière traversée de signes, à la frontière du vestige et de l’écriture.

Claudi Casanovas, série Oracle, 2020 - Le Don du Fel
LE FEU, LES FISSURES ET LES SIGNES

Claudi Casanovas explique que la série Oracle s’inspire d’une ancienne pratique divinatoire chinoise utilisant des carapaces de tortue. Les fissures provoquées par le feu y étaient interprétées ; des inscriptions accompagnaient ces pratiques.

Dans les notes qu’il m’a transmises, l’artiste rapproche cette histoire des origines de l’écriture chinoise. Il évoque aussi les empreintes d’oiseaux dans la boue, comme une image possible du passage entre le monde naturel et le signe. Une trace devient lisible ; la matière semble pouvoir transmettre quelque chose.

Cette référence déplace mon regard sur l’œuvre. Les marques que j’observais comme des cellules ou de petits yeux peuvent aussi se regarder comme les éléments d’un langage dont nous ne possédons pas la clé.

Des vestiges pleins d’histoires

Pour Claudi Casanovas, les pièces d’Oracle sont des restes, des vestiges : ce qui subsiste d’un objet qui nous parvient incomplet, mais chargé d’histoires.

J’y avais vu des récipients votifs, comme exhumés d’un site archéologique. Ses mots rejoignent cette intuition tout en l’élargissant. Le fragment laisse une place à ce qui manque : sa fonction, son contexte, les gestes auxquels il aurait pu appartenir. Il invite à imaginer sans permettre de conclure.

L’artiste pose alors une question : ces vestiges pourraient-ils suggérer l’origine d’une langue nouvelle ? Le titre Oracle prend ici toute sa résonance. Il nous place devant quelque chose à interroger, à écouter, à déchiffrer.

Claudi Casanovas, Oracle, pièce CCa66 - H. 19 cm - D. 25 cm - Crédit photo Don du Fel
L’ÉROSION, ENTRE TERRE ET EAU

L’île volcanique d’El Hierro, aux Canaries, intervient également dans ce récit, mais Claudi précise que son influence sur cette série est indirecte.

Il se souvient de nuits où les marées faisaient rouler bruyamment d’énormes masses minérales sur les plages. C’est cette force d’érosion qu’il retrouve peut-être dans Oracle : des pièces très usées, mais toujours présentes.

À mon évocation de la roche volcanique répond ainsi une expérience du mouvement et du temps. La matière porte moins l’image d’un paysage précis que le souvenir des forces qui le transforment.

La tortue elle-même occupe une place singulière dans cette pensée. Claudi la décrit comme un être énigmatique, mystérieux, entre terre et eau. Il ajoute : « Moi-même, je m’identifie peut-être à une tortue. » Cette confidence donne une dimension intime à la série, au-delà de sa référence aux pratiques anciennes.

Je reviens alors à la petite pièce choisie au Don du Fel. Elle conserve, pour moi, sa mémoire du pot, ses cellules, son paysage. Mais elle porte désormais aussi la possibilité d’une écriture et l’histoire d’une érosion.

Une petite pièce, mais déjà tout un monde à déchiffrer.

Sophie Grenier — Terre & Lumière

À propos de Claudi Casanovas

Naissance : Barcelone, 1956

Formation : Céramique à Olot

Pratique : Œuvre sculpturale fondée sur l’expérimentation avec les argiles et le feu

Reconnaissance : Premier prix du concours international de céramique de Mino, Japon, 1992