L’investissement a-t-il une conscience ou peut-il être créateur de valeur ?
Les fonds se veulent aujourd’hui verts, responsables, impactants
Mais dans les faits, comment un fond d’investissement choisit-il réellement un axe à impact fort pour ses participations ? Comment le met-il en œuvre ? Dans quel intérêt ? Et surtout : quels indicateurs valorisent concrètement cet engagement ?
A l’occasion de sa participation du 25 novembre 2025 au Webinaire Expert de Soffita, Pauline Maillard, spécialiste Finance durable et capital investissement régional nous explique pourquoi et comment le secteur de l’investissement a évolué vers une intégration des facteurs ESG.
Pratiques ESG des sociétés de gestion
La profession a beaucoup évolué ces dernières années dans son intégration de critères ESG à ses pratiques. D’abord, les LPs, c’est-à-dire les souscripteurs des fonds d’investissement, sont souvent des institutionnels de plus en plus exigeants sur ce sujet. Ensuite, la réglementation européenne, et plus spécifiquement le règlement SFDR publié en 2021, a renforcé les obligations de transparence concernant les enjeux ESG que les professionnels de la gestion d’actifs prennent en compte.
Ainsi, les sociétés de gestion se sont structurées, à la fois dans leurs politiques d’investissement, mais également dans leurs pratiques internes :
- Formation des équipes aux enjeux ESG
- Présence d’une personne/équipe dédiée et présence aux comités d’investissement
- Publication d’un rapport ESG annuel
- Rémunération variable indexée sur l’atteinte de critères ESG au sein des participations suivies,
- Mise en place de comités dédiés
- Partenariats avec experts externes
Selon l’étude France Invest, publiée en 2024, sur les actions des fonds de capital-investissement, d’infrastructure et de dette privée en faveur de l’ESG, 83 % des sociétés de gestion ont une politique ESG formalisée et accessible au public (contre 78 % en 2022). Il est à noter également que près d’une structure sur deux possède une équipe dédiée à l’ESG, ce qui démontre une progression forte depuis 2021 et une prise en compte accrue des sujets ESG au sein des équipes de gestion. Cette dynamique est positive, car elle est indispensable pour une meilleure sensibilisation et un accompagnement ciblé des entreprises financées.
De plus, 84 % s’appuient sur des cadres et normes ESG internationaux, notamment les PRI (Principes pour l’Investissement Responsable) ou encore l’ICI (Initiative Climate International).
De nombreuses initiatives supplémentaires existent, que ce soit dans le domaine climatique comme l’initiative Science Based Targets, la méthodologie Partnership for Carbon Accounting Financials ou les dividendes Climat ; dans la biodiversité avec le Finance for Biodiversity Pledge ; ou encore sur des thématiques sociales comme la charte Parité France Invest ou la charte Sista pour promouvoir l’investissement dans l’entrepreneuriat féminin.
Ces initiatives créent un cadre structurant et permettent aux acteurs financiers de témoigner publiquement de leurs engagements sur les démarches concernées.
Politiques d’investissement ESG
En parallèle de l’évolution de leurs pratiques internes, les sociétés de gestion modifient leurs politiques d’investissement et intègrent des critères ESG dans la stratégie d’investissement de leurs fonds. Pour cela, il existe tout un panel de pratiques et d’outils qui sont plus ou moins utilisés en fonction du degré d’engagement porté par les fonds :
La finance à l’épreuve de l’ESG – Analyse
- Exclusions sectorielles et normatives (exclusion du charbon, du pétrole, du tabac, de l’armement, des entreprises qui ne respectent pas les principes du Pacte mondial de l’ONU, etc.)
- Questionnaires d’évaluation, plutôt portés sur les risques, puis due diligence ESG avec notation extra-financière qui conditionne l’investissement
Il existe davantage aujourd’hui de prise en considération de la double matérialité et de l’identification des enjeux ESG réellement matériels pour l’entreprise (modèle économique, ressources naturelles et humaines, parties prenantes, etc.)
La finance à l’épreuve de l’ESG – Décisions d’investissement
- Intégration des conclusions ESG des dues diligences dans les mémorandums d’investissement
- Intégration des considérations ESG dans les discussions des comités d’investissement
Toujours selon l’étude ESG de France Invest, l’analyse ESG est aujourd’hui présentée dans les mémos d’investissement dans 80% des cas et lors des comités d’investissement dans 74% des cas.
La finance à l’épreuve de l’ESG – Suivi et Accompagnement
- Feuilles de route
Une fois l’investissement réalisé, les fonds d’investissement accompagnent leurs participations. Souvent, les équipes mettent en place une feuille de route avec indicateurs, et éventuellement objectifs, qu’elles ont établi en interne ou avec l’aide de prestataires externes.
- Collecte de la donnée et intégration à un Reporting extra-financier annuel du véhicule financier
Annuellement, les équipes de la société de gestion collectent les données extra-financières de leurs participations. Selon l’étude ESG de France Invest, parmi les Fonds qui réalisent un suivi de la performance ESG des actifs sous-jacents, 78 % ont mis en place un processus particulier pour collecter et analyser régulièrement les indicateurs clés de performance ESG.
- Clauses ESG dans les pactes d’associés
- Exigences spécifiques pour les entreprises : réalisation d’un bilan carbone, implication du Conseil d’Administration dans les enjeux ESG, création d’un comité Impact, etc.
- Carried interest indexé à l’atteinte d’objectifs ESG au niveau du fonds
La finance à l’épreuve de l’ESG – Sortie
- A faible proportion, inclusion d’informations ESG dans la documentation de sortie de capital des participations.
Ainsi, l’intégration de l’ESG dans les politiques d’investissement des sociétés de gestion progresse fortement chaque année, autant dans l’analyse pré-investissement, que lors de la prise de décision ou encore l’accompagnement des entreprises. Dans la majorité des cas, la société de gestion fournit l’accès à un réseau d’experts externes ou a recours à la fonction d’Operating Partners, un rôle de plus en plus prégnant dans le capital-investissement.
Création de valeur
La création de valeur, au sens économique du terme, permet de générer de la richesse ou de l’utilité pour son territoire, notamment à travers la création d’emplois. Cela nécessite d’anticiper les risques, de déceler les opportunités et de mettre en œuvre des actions qui préservent la continuité d’activité.
Pour les entreprises, la création de valeur est multiple et résonne dans de nombreux champs d’action.
L’intégration d’une stratégie ESG est créatrice de valeur sur un marché tout en garantissant la protection de la valeur existante, à travers l’introduction de nouveaux produits/services via l’innovation responsable, la valorisation des ressources via l’économie circulaire, l’apport de réponses plus responsables aux partenaires et clients, etc.
De plus, elle permet également une meilleure maîtrise des risques opérationnels, par exemple en adoptant une politique d’achats responsables pour anticiper les difficultés d’approvisionnement en matières premières, en améliorant l’efficacité énergétique des processus, en réduisant sa consommation en eau ou encore le volume des déchets produits. Ces exemples environnementaux peuvent être complétés par d’autres exemples sur le plan social, comme le fait d’assurer une meilleure gestion de la politique sociale à travers la maîtrise du turn-over, de l’absentéisme ou encore de la fidélisation des talents.
En parallèle, une stratégie ESG crée des opportunités qui sont induites par l’anticipation de l’introduction de nouvelles réglementations sectorielles, une préservation du risque réputationnel ou encore le financement de bons profils RSE (ex : crédits à impact à taux bonifiés par les banques).
Enfin, les entreprises qui intègrent les enjeux ESG à leur stratégie d’entreprise, voire à leur modèle économique, assurent la continuité opérationnelle et la pérennité de leur activité. Elles anticipent, donc limitent, les risques auxquels elles devront faire face dans un environnement complexe et fluctuant, elles gagnent la confiance de leurs parties prenantes et garantissent leur conformité réglementaire actuelle et à venir. Ces entreprises restent attractives pour leurs clients, leurs partenaires et aussi leurs financeurs, maintenant ainsi l’accès aux capitaux nécessaires à leur évolution.
Pour les sociétés de gestion, adopter de bonnes pratiques internes et une politique d’investissement ESG est créateur de valeur pour plusieurs raisons. D’abord, il s’agit d’un « must-have » pour lever des fonds auprès de leurs souscripteurs. Également, l’analyse et le suivi ESG permettent de dérisquer les portefeuilles en accompagnant les entreprises dans leur chemin vers la robustesse. Enfin, cela permet d’assurer de meilleures sorties en ciblant tout type d’investisseurs, y compris les plus exigeants sur les critères ESG.
D’un point de vue plus macroéconomique, le capital investissement représente 50 milliards d’euros mobilisés chaque année, 10 700 entreprises accompagnées et 2,4 millions d’emplois soutenus. Il est donc un pilier central du développement économique des territoires et un fort contributeur à la création d’emplois pérennes. Il s’agit d’un levier conséquent pour la réindustrialisation, la souveraineté économique et la transition environnementale et sociale.
Édité par PAULINE MAILLARD
Experte en capital-investissement & Finance durable

